Qui suis-je ? Approfondir la connaissance de soi avec Marc Aurèle

Anatomie du corps humain

-« Je ne suis jamais rien d’autre que de la chair, un petit souffle et le principe directeur. Laisse tomber les livres; ne te laisse plus engloutir; tu n’en as pas le droit. Comme quelqu’un déjà au seuil de la mort, dédaigne la chair : du sang souillé, de l’os, un flocon de nerfs, un entrelas de veines et d’artères. Le souffle aussi, regarde ce qu’il est : de l’air en mouvement, de l’air qui n’est pas toujours le même, à tout moment expiré, inspiré; et en troisième lieu, le principe directeur. Réfléchis : tu es vieux, ne le laisse plus en esclavage, ne le laisse plus tiraillé comme une marionnette par des impulsions égoïstes, ne le laisse plus se chagriner de son sort présent ni être submergé par celui qui l’attend. » (Marc Aurèle, Pensées pour soi, Livre II, pensée 2).

-Qui suis-je ?

-Que répondrions-nous à cette question ? Par notre prénom, notre appartenance à l’humanité ? Par notre corps ? Par quoi nous définissons-nous ? Qu’est-ce qui fait de nous ce que nous sommes ? Qu’est-ce qui est vraiment moi et qu’est-ce qui n’est pas vraiment moi ? Qu’est-ce que je prends pour moi et qui ne l’est pas et qu’est-ce que je ne prends pas pour moi et qui l’est pourtant ?

-Marc Aurèle commence par diviser ce qu’il est, ce par quoi il peut se représenter, sa représentation de son être, en trois lieux : la chair, le souffle et le « principe directeur » (hegemonikon en grec ancien). Puis il définit froidement la première partie, la plus grossière : sa chair, qu’il devrait « dédaigner » (car elle n’est pas vraiment lui, est éphémère, méprisable, impermanente, périssable) : « du sang souillé, de l’os, un flocon de nerfs, un entrelas de veines et d’artères ». Ce type d’images fortes, de représentations choisies par Marc Aurèle sont en réalité un exercice spirituel : celui du mépris des choses indifférentes, qui ne dépendent pas de lui, qui sont éphémères et dépendantes d’éléments extérieurs. Epictète disait dans ses Entretiens Fragments et Sentences : « Qui se fie à la fortune ne se fie pas au dieu ». Et Marc Aurèle ici s’exerce à mépriser ce qui appartient à la fortune, c’est à dire tout ce qui n’est pas divin : son corps, ici.

-Enfin, Marc Aurèle s’exerce à mépriser une autre partie apparente de son être : le souffle. (Qui est un pont entre le corps et l’esprit, une partie plus subtile de notre être.) Que Marc Aurèle définit en ces termes : « de l’air en mouvement, de l’air qui n’est pas toujours le même, à tout moment expiré, inspiré » afin de souligner ici le caractère éphémère, impermanent, changeant de ce souffle, qui change à chaque seconde : comment s’attacher à une chose pareille, changeante à chaque instant ?

-« Et en troisième lieu, le principe directeur » : Pour méditer finalement sur la troisième part apparente de son être, beaucoup plus fine et subtile, plus intérieure, spirituelle et donc potentiellement divine « le principe directeur » (hegemonikon en grec ancien, traduit parfois par « l’esprit », ou encore le « principe hégémonique ») . Cette part semble donc la plus précieuse, notre être le plus sûr, le plus subtil par rapport aux identifications possibles précédemment analysées, qui sont des identifications erronées : celle au corps, celle au souffle (pneuma), reste l’hegemonikon. Hegemonikon qu’il s’agit de rendre sans trouble « ataraxia » (absence de troubles en grec ancien), c’est à dire, pur, vertueux, libre surtout [ce sont des synonymes dans la philosophie stoïcienne], pieux, maître de lui, fort, apaisé, sans passion, en accord avec la nature, avec le dieu, avec la raison.

-« tu es vieux, ne le laisse plus en esclavage, ne le laisse plus tiraillé comme une marionnette par des impulsions égoïstes, ne le laisse plus se chagriner de son sort présent ni être submergé par celui qui l’attend » : Marc Aurèle se rappelle ici (memento mori en latin : souviens-toi que tu vas mourir, rappel de la mort, de la finitude humaine) qu’il est vieux et donc qu’il a déjà beaucoup vécu et qu’il risque de ne pas tarder longuement à mourir, bientôt. Et se donne des avertissements pour considérer avec plus de valeur, son esprit par rapport à son corps et son souffle. Il s’agit de le libérer avant sa mort, en effet les Stoïciens croyaient notamment que l’âme, l’esprit, au moment de mourir, se détache plus aisément du corps si celui-ci/celle-ci est pure, vertueuse, sans passion, apaisée et libre. Il faut le rendre altruiste en plus de libre (synonymes quasiment encore une fois) utile au bien commun, sans passion de chagrin, et sans crainte de l’avenir afin de vivre en accord avec sa destinée, avec le Destin, avec la nature, avec l’ordre du monde, afin de pouvoir mourir apaisé, en paix, en accord avec « le(s) dieu(x) ».

-Marc Aurèle se scrutait donc afin de parvenir à une parfaite connaissance de soi. « Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux » di(sai)t la sentence delphique. Et il s’agit ici, plus encore que de se connaître soi-même, de savoir à quoi s’identifier, à quoi s’attacher, où placer son bien. Car tel est le sens des cheminements philosophiques de l’Antiquité : dis-moi à quoi tu t’identifies, où tu places ton bien (dans ta pratique) et je te dirais quel Homme tu es. Et Marc Aurèle a fait son choix : celui de la voie stoïcienne. Son but est de s’attacher, non pas à son vulgaire corps, ni à son souffle, ni aux choses extérieures, mais à une seule finalité : rendre son âme libre des passions, vertueuse, droite, juste, maître d’elle-même, en accord avec la divinité, c’est à dire avec la nature, le Réel, le Kosmos (le monde tel qu’il est, harmonieux, régi par des lois, bien organisé, et beau, en grec ancien).

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