13 préceptes stoïciens pour progresser vers la Sagesse (Entretiens d’Epictète)

Statue d’Hadès, symbolisant ici le gardien des Enfers que représentent les diverses souffrances auxquelles mènent les chemins de l’ignorance

« Qui est le progressant ? » Voici les 13
principes proposés par Epictète à ses élèves
pour progresser vers le bonheur (selon le
stoïcisme d’Arrien) :


1- Le progressant est celui qui ne désire que le bien (la vertu en lui, ce qui s' »ajuste » à la nature,
c’est à dire à la raison humaine et à la nature du monde) [Epictète dit dans des Sentences, que si l’on veut commencer à être un homme de bien, l’on doit considérer ses défauts]


2-Le progressant est celui qui ne cherche à éviter que le mal (le vice en lui, ce qui ne « s’accorde
pas » à la nature, c’est à dire ni à la raison, ni à la réalité extérieure) [Il n’y a donc rien à craindre en dehors du vice, celui qui ne cherche que la vertu dans tous ses actes, que peut-il se reprocher, et que peut-on lui reprocher ? « La vertu est le chemin le plus court vers la gloire » disait Héraclite, parlant de la véritable gloire qui n’est pas dans l’approbation des autres, mais dans l’approbation de soi-même]


3-Le progressant est celui qui sait qu’il n’y a de bonheur et de tranquillité pour l’homme, qu’à ne
pas manquer ce qu’il désire, et à ne pas tomber dans ce qu’il veut éviter ; (ni frustration, ni
aversion pour ce qui peut arriver en ce monde) [Le malheur venant du fait qu’on n’atteint pas les
choses que l’on désire à tout prix, et qu’on tombe sur ce que l’on voudrait éviter ! Or, il y a des choses dans ce monde, que l’être humain désire en tout temps et en tout lieu qu’il n’obtiendra pas, et de plus même une fois qu’il l’obtient, cela ne le rendra même pas satisfait sur le long terme. Et il y a des choses que l’on évite à tout prix, alors qu’elles sont inévitables : ne pas vouloir mourir et ne pas vouloir voir nos proches mourir par exemple, est une contradiction logique, c’est incohérent : en effet, soit l’on meurt avant nos proches, soit après eux, on ne peut désirer les deux en même temps, et même désirer l’un des deux est absurde, nous désirons donc et évitons donc bien souvent, et bien souvent avec ardeur, de manière absurde des choses qui dépendent de l’aléatoire.]


4-Le progressant est celui qui s’interdit donc, ou remet à plus tard, de désirer quoique ce soit
[dans les choses extérieures à ce que l’on peut totalement contrôler, notre « esprit », sinon nous ne nous possèderons jamais nous-mêmes] (« plutôt changer ses désirs que l’ordre du monde » dira Descartes)[En effet, nous ne pouvons assouvir deux désirs contraires en même temps : l’un qui consiste à avoir, l’autre à être. Or, il est plus sûr d’être heureux que d’avoir des choses qui nous rendraient possiblement plus heureux, plus heureux d’un bonheur esclave de choses aléatoires dépendant du hasard le plus total]


5-Le progressant est celui qui ne cherche à éviter que des choses qui relèvent de ses
possibilités de choix. [On peut éviter d’être quelqu’un d’insociable, triste, orgueilleux, ingrat envers la vie et envers les autres, mais on ne peut éviter notre mort et celle de nos proches, ni la douleur en général, ni le plaisir en général]


6-Le progressant est celui qui sait, en effet, que s’il cherche à éviter des choses qui ne relèvent
pas de ses possibilités de choix, il tombera forcément sur un des objets qu’il veut éviter, et sera
malheureux. (Ce qui nous rend anxieux selon Epictète, ce sont des duperies : c’est la préoccupation des choses qui ne nous concernent pas : la réaction d’autrui, la réaction de mon corps, la crainte exagérée de la mort des proches ou de nous-mêmes, la recherche du plaisir et le rejet de la douleur … Ce sont des choses qui ne relèvent pourtant pas de nos possibilités de choix et qui gaspillent notre attention tandis qu’elle devrait être focalisée dans ce qui dépend de nous, c’est à dire, le bien (la vertu = le bonheur).)


7-Or, si la vertu/excellence peut se vanter de donner le bonheur, la sérénité et l’absence de
troubles (ataraxia) de l’esprit, chaque pas que l’on fait vers elle, est un pas fait vers chacun
d’entre eux ; car chaque pas que l’on fait sur une route, vous rapproche forcément de ce qui est
au terme de cette route. (la vertu et le bonheur, c’est la même chose, celui qui s’approche de la vertu s’approche donc nécessairement du bonheur)


8-En se détachant des choses du dehors/extérieures, il est celui qui se donne tout entier à
l’éducation/l’amélioration de sa faculté de juger/volonté pour l’ajuster avec la nature, pour lui
donner l’élévation, la liberté, l’indépendance, la possession d’elle-même, la loyauté/honnêteté,
la modestie. (Retour à soi, « nulle retraite n’est plus tranquille ni moins troublée qu’en son âme » dira Marc Aurèle)


9-Il est celui qui sait qu’en désirant ou en fuyant les choses qui ne dépendent pas de lui, il ne
peut être ni loyal ni libre/indépendant, mais doit forcément changer et être emporté avec elles,
forcément se soumettre aux gens, qui peuvent les lui donner ou les écarter de lui. (Il faut faire un
choix : la dépendance au hasard et on fait le pari d’être heureux si le hasard le permet, ou bien prendre les choses en main et avoir le mérite de construire son propre « eudemonia », qui est une citadelle imprenable construite par soi-même. Plus simplement, si l’on fait reposer notre bonheur personnel sur des choses qui dépendent du hasard, donc sur toutes les choses qui ne dépendent pas totalement de nos choix, alors nous avons un bonheur aléatoire, et non pas une citadelle intérieure.)


10-Dès qu’il se lève le matin, il est celui qui observe et applique ces préceptes, il se lave comme
un homme honnête/loyal et modeste, il mange de même, et dans toutes les circonstances il
s’efforce de suivre ses principes, comme un coureur ceux de l’art du coureur, comme un
chanteur ceux de l’art du chanteur. (Suivre ses principes philosophiques avec le même zèle que
l’avare suis l’argent dira Marc Aurèle)


« Voilà celui qui est réellement en progrès » dit Epctète.


11-Il ne s’attache pas et ne s’applique pas qu’à ce qui est dans les livres [pour mieux expliquer,
s’améliorer uniquement en logique, pour impressionner] (« Détache-toi des livres » dira Marc Aurèle)


12-Il travaille à ôter de sa vie les lamentations, les gémissements, les cris d’ »hélas ! », « je
m’ennuie ! » et de « Misérable que je suis ! » ainsi que les malheurs et l’infortune. (qui viennent de
la préoccupation de choses qui ne nous concernent pas, sinon nous ne dirions pas cela, car on serait trop concentré pour éviter d’avoir la possibilité même de dire ce « hélas ! ».)


13-Il est celui qui apprend ce que c’est que la mort, l’exil, la prison, la ciguë [ni des biens, ni des
maux, des indifférents par rapport au seul bien, la vertu/excellence, on peut être heureux en toutes ces situations, la preuve Socrate n’avait pas l’air très anxieux en prison, ni mourrant]
« Si c’était une duperie que d’adhérer au fait qu’en dehors de notre volonté/pouvoir de juger, il
n’y a rien qui ne nous concerne, je voudrais, pour ma part, adhérer/assentir à cette duperie,
grâce à laquelle je pourrais vivre heureux et calme.. À vous de voir ce que vous voudriez. (…) » ,
dit Epictète [même si ce n’était qu’une duperie, comment expliquer une telle efficacité de la pratique du Stoïcisme ? Et surtout, qu’existe-t-il de préférable que la recherche de la vertu ?, se demande Marc Aurèle]


Source : Arrien, Entretiens d’Epictète, Livre I, chapitre 4 « Sur le progrès »


PS : Ces 13 principes sont ceux que j’ai retenus de manière brève et linéaire (il en manque sans doute, notamment la primordiale question de la « digestion » qui consiste à ne pas « montrer ses haltères », mais « ses muscles » et ce sera l’objet d’une réécriture sur un commentaire de ma part de ce chapitre « Sur le progrès », en vue d’une liste de « rappels » « prêts à l’emploi », comme un « poignard » plus ou moins aiguisé, dans le genre du Manuel, que je trouve trop vague, le « ce qui dépend de nous » étant rarement clair ni pour tout le monde ni pour moi-même [il est plus clair dans les Entretiens]. Ce genre de « rappels » « minimalistes », ou plus exactement cette forme littéraire et cette forme en générale, qui est de l’ordre du laconisme étant traditionnel chez les stoïciens et remontant aux Cyniques, à Socrate et au modèle des Lacédémoniens.)

Ci-dessous, la référence au texte, wikisource (avec une traduction qui n’est pas la plus excellente) :
CHAPITRE 4 du livre I des Entretiens : « Sur le progrès » :


Sur le progrès


« Celui qui est en progrès se souvient qu’il a appris des philosophes que l’on ne désire que le bien, que l’on ne cherche à éviter que le mal ; que de plus il n’y a de bonheur et de tranquillité pour l’homme, qu’à ne pas manquer ce qu’il désire, et à ne pas tomber dans ce qu’il veut éviter ; il s’interdit donc, ou remet à plus tard, de désirer quoique ce soit, et il ne cherche à éviter que des choses qui relèvent de son libre arbitre. Il sait, en effet, que s’il cherche à éviter des choses qui ne relèvent pas de son libre arbitre, il tombera forcément sur quelqu’un des objets qu’il veut éviter, et sera malheureux. Or, si la vertu peut se vanter de donner le bonheur, le calme et le repos de l’esprit, chaque pas que l’on fait vers elle, est un pas fait vers chacun d’entre eux ; car chaque pas que l’on fait sur une route, vous rapproche forcément de ce qui est au terme de cette route. Comment donc, quand nous avouons que c’est là qu’est la vertu, pouvons-nous chercher le progrès ailleurs, et enseigner qu’il y est ? Quel est le fait de la vertu ? De donner le calme de l’âme. Qui donc est en progrès ? Est-ce celui qui a lu plusieurs traités de Chrysippe ? La vertu consisterait- elle donc à connaître tout Chrysippe ? si cela était, en effet, le progrès consisterait évidemment à connaître tous les traités de Chrysippe. Mais, aujourd’hui, tandis que nous reconnaissons que la vertu a certains effets, nous présentons d’une tout autre façon le progrès qui nous en rapproche. « Celui-ci, dit-on, peut déjà lire Chrysippe sans aide ! — Par tous les dieux, mon cher, combien tu as fait de progrès ! » Quels progrès donc a-t-il faits ? Pourquoi te jouer de lui ? Pourquoi lui enlever le sentiment de ses maux ? Ne lui apprendras-tu pas de préférence quel est le fait de la vertu, pour qu’il sache où chercher le progrès ? Malheureux, cherche le progrès dans ce qui est ton fait à toi. Qu’est-ce qui est donc ton fait ? Ton fait, c’est de désirer les choses ou de les fuir, de manière à ne pas les manquer ou à ne pas y tomber ; c’est de t’y porter ou de les repousser, de manière à ne pas pécher ; c’est d’affirmer ou de douter, de manière à ne pas te tromper. Le premier de ces trois points est le plus important et le plus
nécessaire ; mais si c’est en tremblant et en gémissant que tu cherches à ne pas tomber dans
certaines choses, comment donc es-tu en progrès ? Montre-moi donc ici tes progrès. Si je disais à un Athlète, « Montre-moi tes épaules, » et qu’il me répondît : « Voici les plombs dont je me sers.
— « Va-t’en voir ailleurs avec ces plombs, lui dirais-je. Ce que je veux voir, c’est le parti que tu sais en tirer. » Toi de même, tu me dis : « Prends ce livre sur la volonté, et vois comme je l’ai lu. »
— Esclave, ce n’est pas là ce que je cherche, mais ta façon de te porter vers les choses ou de les
repousser, de les désirer ou de les fuir, ta façon d’entreprendre, de t’appliquer, de faire effort. Est-elle ou non conforme à la nature ? Si elle y est conforme, montre-le moi, et je te dirai que tu es en progrès. Si elle n’y est pas conforme, va-t’en, et non-seulement commente ton livre, mais encore écris-en toimême de pareils. Et à quoi cela te servirait-il ? Ne sais-tu pas que le livre entier coûte cinq deniers ? Et par conséquent celui qui le commente peut-il te sembler valoir plus de cinq deniers ? Ne cherchez donc jamais le fait du sage d’un côté, et le progrès d’un autre.
Où donc est le progrès ? celui qui, se détachant des choses du dehors, se donne tout entier à
l’éducation et au perfectionnement de sa faculté de juger et de vouloir pour la mettre d’accord avec la nature, pour lui donner l’élévation, la liberté, l’indépendance, la possession d’elle-même, l’honnêteté, la réserve ; celui qui sait qu’en désirant ou en fuyant les choses qui ne dépendent pas de lui, il ne peut être ni honnête ni libre, mais doit forcément changer et être emporté avec elles, forcément se soumettre aux gens, qui peuvent les lui donner ou les écarter de lui ; celui qui en plus, dès qu’il se lève le matin, observe et applique ces préceptes, qui se lave comme un homme honnête et réservé, qui mange de même, et qui dans toutes les circonstances s’efforce de suivre ses principes, comme un coureur ceux de l’art du coureur, comme un chanteur ceux de l’art du chanteur : voilà celui qui est réellement en progrès et qui n’a pas quitté son pays pour rien. Mais celui qui s’attache et ne s’applique qu’à ce qui est dans les livres, celui qui n’a pas eu d’autre but en quittant son pays, celui-là, je lui dis de s’en aller chez lui et de s’y occuper de ses affaires. Ce pourquoi il a quitté son pays, n’est rien ; ce qui est quelque chose, c’est de travailler à ôter de sa vie les lamentations, les gémissements, les cris d’hélas ! et de « Misérable que je suis ! » ainsi que les malheurs et l’infortune ; c’est d’apprendre ce que c’est que la mort, l’exil, la prison, la ciguë, afin de pouvoir dire dans la prison : « Mon cher Criton, qu’il en soit de ceci comme il plaira aux dieux ! » au lieu de s’écrier : « Malheureux que je suis, à mon âge, c’était à cela qu’étaient réservés mes cheveux blancs ! » Et qui dit ces derniers mots ? Croyez-vous
que je vais vous citer quelqu’un d’obscur et de basse naissance ? N’est-ce pas Priam qui parle ainsi ? N’est-ce pas Œdipe ? Tous les rois tiennent ce langage. Qu’est-ce, en effet, que la tragédie, si non un poème qui nous montre les souffrances des hommes qui attachent du prix aux choses extérieures ? Si c’était une duperie que de croire sur la foi de ses maîtres qu’en dehors de notre libre arbitre, il n’y a rien qui nous intéresse, je voudrais encore, moi, de cette duperie, à laquelle je devrais de vivre tranquille et sans trouble. À vous de voir ce que vous voudriez.
— A quoi nous sert donc Chrysippe ?
— Il te répond lui-même : « À t’apprendre que ce ne sont point des chimères que les choses qui
font le calme en nous et qui y amènent la tranquillité ! Prends mes livres, et tu y verras combien tout ce qui nous donne cette tranquillité est réel et conforme à la nature ! » Quel bonheur n’est-ce pas là ?
Quel bienfaiteur que celui qui nous montre la route ! Eh bien ! les hommes ont élevé des temples et des autels à Triptolème, parce qu’il leur a donné une nourriture plus douce ; et celui qui a trouvé, mis en lumière, et produit devant tous les hommes la vérité, non pas sur les moyens de vivre, mais sur les moyens de vivre heureux, est-il quelqu’un de vous qui lui ait construit un autel ou un temple, qui lui ait élevé une statue ou qui remercie Dieu à cause de lui ? Quoi ! pour le don de la vigne ou du froment, nous offrons des sacrifices de reconnaissance ; et, quand on a déposé dans notre intelligence un fruit d’où devait sortir la démonstration de la vérité au sujet du bonheur, nous n’en rendrons aucune action de grâce à Dieu ! »

Aurélien Madec, étudiant en 3 ème année de philosophie, 2020

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