Stoïcisme moderne : réforme individuelle et bien commun

Empereur Marcus Aurelius, Rome, Italie

-Comment servir le bien commun ?

Cette question est au coeur du stoïcisme, un courant philosophique antique qui a perduré à travers les âges jusqu’à nos jours. A l’inverse de l’individualisme ou de l’égoïsme, cette philosophie stoïcienne nous fait prendre conscience de l’intérêt de servir le bien commun. Car cela ne nous diminue pas, cela ne nous nuit pas, cela ne nous sacrifie pas, mais c’est tout le contraire : c’est ainsi que l’on naît en tant qu’individu libre. Comme dit Spinoza, surnommé « le dernier des stoïciens » ou encore « le premier philosophe des Lumières », « l’homme libre désire le bien ». S’interroger sur comment peut-on, nous, en tant qu’individu, servir le bien commun est un questionnement qui en soi, est libérateur. Servir le bien commun est en réalité bénéfique à soi-même en premier lieu. Si on est égoïste et intelligent en même temps, on penserait aussi à servir le bien commun. Car servir le bien commun ne nous diminue pas, mais au contraire, nous permet de nous libérer, de nous « augmenter ». Cela est libérateur donc, mais aussi cela nous bénéficie au final, qui plus est. Bien sûr l’intention est ce qui compte le plus : il ne s’agit donc pas de rechercher des bénéfices égoïstes, mais de réellement chercher à servir le bien commun.

Qu’est-ce que le bien commun ?


Ce questionnement déjà est intéressant. La réponse n’est pas forcément « objective » puisque chaque être humain a des désirs différents, et heureusement sinon le monde serait triste et uniforme. C’est un questionnement intéressant car cela peut permettre de prendre conscience de la dimension universelle de nos désirs individuels. Par exemple, si je pense que l’ humain est une valeur qui me parle, je peux prendre conscience que c’est une valeur universelle, qui parle à d’autres que moi, et je peux croire que l’humain est une valeur universelle, et que cette valeur sert plus l’intérêt commun de l’ humanité qu’une autre valeur qui sépare les humains entre eux : exemple votre religion ou votre nation, ou encore votre région, votre ethnie. Car favoriser sa religion à l’humain, sa nation à l’humain, sa région ou son ethnie à l’humain, c’est peut-être une contradiction interne à notre esprit : nous préférons sans doute tous avoir pour ami une personne très humaine, bienveillante, peu importe sa religion, sa nation, sa région ou son ethnie, plutôt qu’une personne insociable, éloignée de son humanité, haineuse, malveillante, fût-elle de notre ethnie, de notre religion, de notre région ou de notre nation, ou même de notre famille, sans doute.

La valeur « humain » est un exemple de gouvernail pour orienter le bien commun après réflexion, après expérience de vie, après introspection. Elle est au-delà des idéologies, des croyances et des appartenances de groupe. Cependant certaines personnes y voient là encore quelque chose de pas assez élargi et universel : l’humain se distingue en effet des animaux et du reste de la nature.

On peut donc parler du « Vivant » comme valeur encore plus universelle. Le Vivant est d’ailleurs un nom divin dans la tradition religieuse monothéiste abrahamique. Cette valeur réunirait donc à la fois les croyants, les non-croyants, les humanistes, les défenseurs des animaux et ceux de la nature, des femmes spécifiquement aussi, des enfants, des personnes âgées, des handicapés, des migrants, en bref de tous. Difficile de faire plus universel et de plus dirigé vers le bien commun, on ne peut plus commun.

Mais parfois il est aussi difficile de définir ce qu’est le vivant, sans doute. Déjà si on définit un humain par sa raison, que faire des malades mentaux ? Et si on veut parler de « vivant », comment distinguer précisément le vivant du non-vivant ?
Quelqu’un qui est dans le coma est-il moins vivant qu’un individu humain jeune et en très bonne santé qui déborde de vie et d’énergie ? Y a-t-il des personnes plus vivantes que d’autres, des êtres plus vivants que d’autres ? Les coraux, les arbres, les plantes, les océans, la planète est-elle vivante ?

Les stoïciens croient que le Kosmos, le monde, l’univers, est un être vivant. Que le Tout est vivant. Que Dieu est vivant. Et que Dieu est en nous et que nous sommes en Dieu. (ce que dit aussi l’Evangile, puis Spinoza).
Dieu, la valeur suprême est donc le Vivant, la Vie.

Comment agir en faveur de la vie dans nos actions ?
Peut-être en agissant en faveur de ce concept de « non-violence » défendu et prôné par Gandhi, ce sage et acteur politique révolutionnaire de l’Inde. Car la violence est peut-être contraire à la vie. Mais distinguons la violence défensive de celle systémique et offensive, aussi. Il conviendrait de lutter pour une « non-violence » systémique d’abord. Et pour une société non-violente. La violence peut être idéologique, économique, verbale, psychologique.

Cette réflexion nous amène à penser que le bien commun, c’est défendre la valeur de l’humain au-dessus de toutes les divisions entre les humains que sont les tribus, ethnies, religions, régions et nations. Plus encore, de défendre le vivant. Et enfin il est possible que cela passe concrètement par le combat social pour la non-violence : qu’elle soit systémique, économique, idéologique, politique, psychologique, verbale et physique.

Une action concrète serait par exemple la dénucléarisation, mais cela ne serait envisageable que si toutes les nations procédaient à cette dénucléarisation, en même temps. Et bien sûr la démilitarisation de toutes les nations. Pour promouvoir la paix mondiale et la non-violence dans le monde entier. Cela ne peut se faire que par étape. Déjà chacun a de la violence en soi-même, être en paix avec soi-même est une première étape : c’est « ce qui dépend de nous ».
Ensuite il conviendrait de propager cette paix, du local vers le global.

La paix intérieure est interdépendante de la paix globale.
Le plus important est que l’individu trouve cette paix intérieure.
Ensuite naturellement cette paix intérieure a des conséquences sur le local et sur le global qui eux aussi sont interdépendants. C’est « ce qui dépend de nous » (formule attribuée à Epictète par son disciple Arrien dans le « Manuel d’Epictète » et les « Entretiens d’Epictète »).

Epictète a pour objectif la paix entre les individus du monde entier.
Pour cela, il propose que chacun s’occupe de travailler à sa propre paix intérieure.
Il en résulterait la paix globale, si et seulement si chacun recevait cette éducation de l’esprit.
Cela dit, il dit aussi que l’individu qui a reçu cette éducation de l’esprit ne peut changer ni son frère ni son voisin. Seule « la philosophie » le peut. Il faut donc que l’individu le veuille.

Marc-Aurèle dans ses Pensées pour lui-même, se répète sans cesse d’agir en vue du bien commun, tout au contraire de l’ individualisme égotique des Modernes actuels. Il remercie ses maîtres, a de nombreux maîtres et c’est « normal », contrairement à la « norme » moderne. L’éducation de ses maîtres est pour lui ce qu’il y a de plus important à financer économiquement comme il le précise dans ses « Pensées pour soi ». Son objectif chaque matin est le bien commun.

Sénèque comprend qu’il est plus utile au bien de l’humanité en restant immobile, après avoir eu de « très grandes » carrières : banquier, avocat, notamment. Il est un milliardaire de l’empire romain. Il comprend que la réforme de son âme est un travail plus important pour le bien commun, même si cela peut paraître paradoxal pour nous Modernes. Son temps libre (otium en latin) il l’utilise pour l’introspection, la connaissance de soi, l’amélioration de soi, le combat contre soi-même, qui est « le plus noble de tous les combats » d’après les Entretiens d’Epictète.

Bien commun et réforme individuelle ne peuvent être séparés et vont de pair, l’un est nécessaire pour l’autre, ils sont les deux faces d’une même pièce.

« Fais-je quelque chose ? Je le fais en le rapportant au bien des hommes. – M’arrive-t-il quelque chose ? Je le reçois en le rapportant aux Dieux et à la source de tout, d’où dérivent ensemble tous les événements. » (Marc Aurèle, Pensées pour moi-même)

« Tout commence en mystique et finit en politique » dit Charles Péguy

2 commentaires sur “Stoïcisme moderne : réforme individuelle et bien commun

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