Pratique stoïcienne (2) Méditation sur la mort (Memento Mori)

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  • « Toute la vie n’est qu’un voyage vers la mort » (Sénèque) Nous sommes des êtres mortels. S’il y a une certitude que nous pouvons avoir dans la vie, c’est que nous allons mourir. Nous ne savons cependant pas exactement de quelle manière ni quand. Cependant, il est certain que cela va arriver. Beaucoup dans nos sociétés occidentales, préfèrent ne pas y penser : cela peut paraître angoissant. D’autres, par peur de mourir, se donnent la mort eux-mêmes. Enfin, d’autres préfèrent croire à des choses surnaturelles pour se rassurer vis-à-vis d’elle : ainsi, elle ne serait qu’un passage vers un au-delà meilleur. « Après la mort, il n’y a rien, et la mort elle-même n’est rien. » (Sénèque)
  • Les Stoïciens, quant à eux, visaient à se libérer de la crainte de la mort. La crainte de la mort est la source de tous les troubles, disait Epicure. Ainsi, Marc Aurèle se dit à lui-même : « la mort et la vie, la gloire et l’obscurité, la douleur et le plaisir, la richesse et la pauvreté, toutes ces choses échoient également aux bons et
    aux méchants, sans être par elles-mêmes ni belles ni laides . Elles ne sont donc ni des biens ni des maux. » (Pensées pour moi-même, Livre II, XII) Comme nous l’avons vu dans un article précédent (Théorie et pratique stoïcienne (3) L’éthique stoïcienne : la tranquillité de l’âme), la mort compte parmi les « choses indifférentes » dans l’éthique stoïcienne. En effet, elle n’est ni à considérer comme bonne, ni comme mauvaise. Elle est un phénomène naturel nécessaire à l’ordre du monde, une loi naturelle en tout cas.
  • « Memento mori » est la formule latine signifiant « Rappelle-toi que tu vas mourir. » Elle était parfois répétée à certains généraux romains de l’Antiquité par leurs esclaves, car ils voulaient se la rappeler. Ce rappel peut avoir des vertus « thérapeutiques » (au sens philosophique) sur l’âme et ses passions. Il peut nous rendre plus lucides sur notre attitude, sur nous-mêmes. Ainsi Epictète nous invite à avoir devant les yeux chaque jour la mort, pour n’avoir « aucune pensée basse ni aucun désir excessif » (Manuel d’Epictète). Plus de lucidité donc, et moins de folie dans nos choix.
  • Ce rappel ou cette « méditation » sur la mort, permet surtout de nous rendre compte, de prendre conscience, du peu d’importance de ce qui peut nous troubler dans la vie. On peut stresser, être anxieux pour un tas de choses insignifiantes au regard de la réalité : nous allons mourir. Et ainsi, l’on peut voir ce qui nous troublait comme beaucoup moins important qu’on ne le croyait. Avoir une plus grande conscience de notre mortalité permet d’être plus apaisé, de faire des actions plus justes également.
  • « Une vie malheureuse est plus insupportable que la mort. » (Sénèque) Et c’est là l’effet le plus grand du « Memento mori » : la mort n’est pas insupportable, qu’est-ce donc qui peut nous troubler alors ? L’on peut alors vivre une vie plus heureuse et plus épanouie, en ayant conscience de la mort, en y étant indifférent, car lorsqu’elle n’est pas là nous sommes vivants, et quand elle est là, nous ne sommes plus.
  • Cela peut nous rendre plus sereins, plus apaisés, car celui qui est en paix vis-à-vis de sa propre mort, que peut-il encore craindre ? Enfin, comme le dit un texte de Sénèque, l’homme qui va mourir change d’attitude : il veut faire de bonnes choses avant de mourir, sans espoir de récompense puisqu’il va mourir. Ainsi, peut-être que c’est l’inconscience qui nous fait de temps à autre mal agir.
  • Enfin, prendre conscience de la mortalité des gens qui nous sont proches et des autres, permet aussi de changer, en bien, nos priorités. Sur ce que l’on veut faire avant notre mort et avant la leur, cela peut renforcer la compassion que l’on a envers eux ou la faire naître. Cela permet, de relativiser les événements, de les mettre sous la perspective de la conscience que toute chose est éphémère, de toutes façons.
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: Présentation de livre (1) « Ethique du samouraï moderne » de Patrice Franceschi

Ethique

  • Dans ce livre de 180 pages composé de brefs paragraphes divisés en cinq livres de Patrice Franceschi, écrivain fortement influencé par la philosophie stoïcienne et le monde des arts martiaux, nous est raconté, en appendice, une légende sur un maître japonais, mort en 2010, appartenant à une lignée de samouraïs. Cet ouvrage serait le fruit de son écriture, de sa pensée, qui est une vision tragique des temps présents et à venir, dans un ton prophétique.
  • Ce maître japonais; Toshiro Isogushi, fils d’un samouraï qui fut le premier à s’engager sur la voie de la modernité, prêche ses enseignements dans un dojo. Il cite son père, samouraï donc, et son ami, un certain Phillippidès, « disciple des Grecs » que l’on peut voir comme un héritier de la philosophie grecque. L’on peut voir là une alliance entre la sagesse ancestrale des arts martiaux asiatiques et la sagesse ancestrale de la philosophie grecque, qui auraient toutes deux des choses à nous dire pour nous éclairer dans le chaos du monde actuel.
  • Une forte influence/inspiration stoïcienne : l’auteur a étudié les Stoïciens à l’Université de la Sorbonne et on le remarque : le style peut faire penser à celui d’Arrien, disciple d’Epictète. Le fond également : « Le bien et le mal sont dans la seule volonté » (propos 90), « Quand vous aurez donné la préférence aux biens immatériels de l’esprit – ceux que nul ne peut vous arracher – plutôt qu’aux biens matériels du corps – ceux que l’on peut vous ôter à tout instant – qu’arrivera-t-il ? Vous serez invincibles. » (propos 110) On retrouve aussi du Marc Aurèle : « Portez une attention constante à votre forteresse intérieure. Son invulnérabilité aux coups du monde extérieur ne dépend que de vous … » (propos 99)
  • Un point de vue sur le monde actuel :  » … il est juste de mettre le nom de « criminels » sur ceux qui volent le temps de leurs semblables » ( propos 97), « la vie est tragique et (…) le monde vit dans le mensonge. » (propos 91), « ne fais pas comme les grands esprits qui dissertent leur vie entière sur le bien et le mal et que l’on voit rarement accomplir le premier et éviter le second. » (propos 88), critique de la tendance à vouloir « vivre seulement dans le présent », critique de ceux qui prétendent que « tout ce qui est nouveau est meilleur que ce qui est ancien. » (propos 80) et autres points de vue, plus politiques, sur la liberté, la défense de la langue, l’insoumission.
  • Un ouvrage de Stoïcisme contemporain : une réaction au nihilisme contemporain, une invitation à l’autonomie morale et intellectuelle dans un monde en proie au chaos, une vision tragique de l’avenir, une invitation à se prendre en main, à s’engager pour ce qui compte réellement, un souci d’universalité et de démocratisation du savoir, des sentences parfois crues et sèches à la manière des diatribes d’Epictète, mais avec un ton pédagogique et invitant à la tempérance.

Pratique stoïcienne (1) Dans les circonstances difficiles

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  • « C’est pendant l’orage qu’on connaît le pilote. » Cette citation, issue du traité « De la Providence » de Sénèque, résume l’esprit de la pensée stoïcienne : rester imperturbable même dans des circonstances éprouvantes. C’est pourquoi il dit que Dieu ne nous punit pas, lorsque nous sommes dans des circonstances difficiles : Il nous éprouve pour que nous grandissons. Peu importe que nous soyons croyants ou non, ce qui est à souligner ici, c’est que nous pouvons adopter un regard différent vis-à-vis des difficultés que nous rencontrons dans notre existence. Elles sont, non pas des choses auxquelles nous devons nous dire « Mais qu’ai-je donc fait pour mériter ça ? » mais plutôt des épreuves pour nous faire grandir. Nous pouvons en effet nous élever au-dessus d’elles en les considérant comme ce qu’elles sont : des moyens pour nous fortifier. Et quel plus grand bien existe-t-il pour l’âme, que d’être plus forte, plus impassible, plus vaillante ? Ces situations, que nous voyions comme des maux, comme des choses déplorables, nous pouvons vis-à-vis d’elles porter un autre regard : Sénèque mentionne à plusieurs reprises dans ses traités des métaphores militaires. Ainsi, c’est justement lors des circonstances difficiles dans la vie, que l’occasion est venue de prouver notre véritable valeur. C’est à ce moment là que l’on doit faire face, avec sérénité et courage.
  • Marc Aurèle en fait de même : « LXI. – L’art de vivre est plus semblable à celui de la lutte qu’à celui de la danse, en ce qu’il faut se tenir prêt et sans broncher, à parer aux coups directs et non prévus . » (Livre VII des Pensées) Ainsi, les arts martiaux de l’Antiquité romaine (la lutte notamment), que pratiquait Marc Aurèle, ont inspiré sa pensée : la vie peut être vue comme un combat : il faut prévoir d’avance les coups du hasard, endurer les difficultés présentes, se relever après être tombé, ne jamais reculer ni abandonner, toujours tenir sa garde.
  • Et encore : « XLIX. Ressembler au promontoire contre lequel incessamment se brisent les flots . Lui, reste debout et, autour de lui, viennent s’assoupir les gonflements de l’onde. » (Livre IV, Pensées) C’est à dire qu’il est possible d’adopter une attitude de maîtrise de soi et d’impassibilité vis-à-vis des situations pénibles, rester égal à soi-même lorsque le monde autour de nous court à sa ruine, comme, on pourrait le penser du monde actuel par exemple, et bien sûr selon notre situation. Marc Aurèle a fait face, durant son règne, à la trahison de l’un de ses généraux, aux tremblements de terre, à la peste, aux invasions barbares.
  • N’est-ce pas les assauts du vent, des tempêtes, des pluies, des orages, qui rendent l’arbre ferme et vigoureux ? N’est-ce pas les difficultés, les événements pénibles qui vous ont rendu plus fort aujourd’hui ? Ainsi, les événements ne sont que des occasions de nous rendre plus forts, à nous d’en tirer bénéfice. Un soldat, au début, va tomber, perdre, mais ce qui fait de lui un bon soldat, c’est sa manière de se relever à chaque fois : ainsi il sera plus aguerri pour les prochaines épreuves et sera de plus en plus fort, en fonction du regard qu’il porte sur les événements et de sa manière de les surmonter. Sénèque dira aussi que c’est dans les moments calmes qu’il faut se prémunir contre les prochaines tempêtes et que « Rien n’arrive au Sage contre son attente. » Il s’agira donc d’anticiper toutes les éventualités d’événements pénibles pour mieux leur faire face, en les considérant comme ceux qu’ils sont : des occasions de développer sa « virtus » (sa force d’âme).

Théorie et pratique stoïcienne (3) L’éthique stoïcienne : la tranquillité de l’âme

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  • Cet article concerne l’aspect le plus important du Stoïcisme, pour nous modernes : l’éthique. Tout d’abord, nous allons voir ce qu’est l’objectif de cette morale : Epictète nous éclaire dans le Manuel : « Commence donc par les petites choses. On gaspille ton huile, on vole ton vin ? Dis-toi : c’est le prix de la tranquillité, c’est le prix d’une âme sans trouble. » (XIII, 2) L’objectif de l’attitude stoïcienne est donc ce qu’on appelle en grec l' »ataraxia » : une âme sans trouble, la sérénité, la « tranquillité ».
  • Comment y parvenir ? Sénèque nous éclaire dans ses « Lettres à Lucilius » et dans d’autres traités qu’il a rédigé sur le chemin à parcourir. Mais nous nous concentrerons essentiellement sur le Stoïcisme d’Epictète et de Marc Aurèle, car les recueils attribués à ces auteurs sont concis et efficaces, laconiques et que l’on peut mettre en pratique de manière plus rapide tandis que ceux de Sénèque demandent plus de temps : toute une vie (je conseille toutefois justement la lecture de ses ouvrages pour ceux que ça intéresse).
  • Epictète nous éclaire dans le Manuel : « Parmi les choses qui existent, certaines dépendent de nous, d’autres non. » (I,1) Distinguer ce qui est en notre pouvoir de réaliser et ce qui ne l’est pas, voilà le commencement de l’éducation philosophique selon Epictète. « Donc, rappelle-toi que si tu tiens pour libre [en ton pouvoir] ce qui est naturellement esclave et pour un bien propre ce qui t’est étranger [n’est pas en ton pouvoir], tu vivras contrarié, chagriné, tourmenté ; tu en voudras aux hommes comme aux dieux ; mais si tu ne juges tien que ce qui l’est vraiment – et tout le reste étranger –, jamais personne ne saura te contraindre ni te barrer la route ; tu ne t’en prendras à personne, n’accuseras personne, ne feras jamais rien contre ton gré, personne ne pourra te faire de mal et tu n’auras pas d’ennemi puisqu’on ne t’obligera jamais à rien qui pour toi soit mauvais. » La source de nos troubles est bien souvent dans le fait de vouloir contrôler ce qu’on ne peut contrôler, remarque Epictète. Ainsi, l’on peut se mettre en colère si l’on échoue dans une entreprise, comme si l’on voulait que quelque chose qui n’est pas en notre pouvoir (le passé) soit en notre pouvoir, par exemple. Alors que l’on peut apprendre de nos erreurs passées pour ne plus les commettre à nouveau, en restant paisible. En fait, il y a une autre distinction à faire en arrière plan de la distinction « ce qui est notre pouvoir »/ »ce qui n’est pas en notre pouvoir » pour bien comprendre la pensée stoïcienne.
  • Les Stoïciens distinguent le bien et le mal des choses qui ne sont ni bonnes ni mauvaises moralement. Ainsi, le plus grand bien qui est même le seul bien est la vertu/l’excellence du caractère. Les quatre principales vertus à développer pour un Stoïcien sont la justice, le courage, la tempérance et la prudence. En découlent d’autres vertus comme la patience, la sociabilité, … Ce sont les seules choses à rechercher dans nos entreprises. Et les conséquences de ces vertus sont pour les Stoïciens le plaisir, la sérénité, la joie. Tandis que les vices opposés à ces vertus et celles qui en découlent sont les seules choses à éviter dans nos entreprises. Entreprises qui doivent être dirigées vers des choses « indifférentes », c’est à dire ni bonnes ni mauvaises dans ce qui dépend de nous : viser le bien commun dans ce que l’on veut réaliser, c’est développer des vertus en nous. Le résultat de notre action n’est ni bon ni mauvais, il est chose indifférente, mais tout de même préférable ou non. Ainsi il y a parmi les choses indifférentes, certaines qui sont préférables telles que la vie, santé, la richesse, la beauté, l’éloquence, la connaissance des choses indifférentes, et d’autres qui ne sont pas à préférer comme la mort, la maladie, la pauvreté, la laideur, etc. Cependant, la vertu est toujours plus importante que ces choses indifférentes. Par conséquent il vaut mieux vivre en étant vertueux et donc dans l’absence de trouble que vivre dans l’abondance de richesse et de pouvoir en étant vicieux et donc en ayant une âme troublée.
  • Concrètement, si vous désirez vivre dans la sérénité, il faut que vous ne désiriez qu’une seule chose : la vertu : avoir de bonnes dispositions morales dans tout ce que vous entreprenez, en considérant le reste comme de moindre importance, tout en visant ce que vous préférez mais avec un certain recul par rapport aux choses autres que les biens de l’âme. Ainsi vous pouvez chercher le prestige, la gloire, donc la bonne réputation, la réussite sociale, mais, si vous considérez ça comme la chose la plus importante pour vous, selon Epictète, vous vivrez dans le trouble : si vous ne parvenez pas à obtenir l’objet de votre désir, vous serez triste inévitablement, tandis que si vous le considérez comme quelque chose de simplement préférable mais comme moins important qu’une bonne disposition morale, alors vous vous en remettrez plus vite. Avec de l’entraînement, vous pourrez dire avec Marc Aurèle, l’auteur des « Pensées pour moi-même » : « Les choses n’atteignent point l’âme, mais elles restent confinées au dehors, et les troubles ne naissent que de la seule opinion qu’elle s’en fait. » Livre IV, 3)

Théorie et pratique stoïcienne (2) : Les humains sont tous concitoyens : l’action utile au bien commun

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  • Pour les Stoïciens, comme nous l’avons vu, l’univers est un ordre rationnel. Et l’Homme est donc doué de raison et citoyen du cosmos, de la nature (la nature n’est pas chez eux, à opposer à la culture, la culture n’en est qu’une « continuation » selon le fondateur du Stoïcisme, le phénicien Zénon). Ce qui nous rend semblables, qui nous relie, c’est que nous sommes doués de raison, peu importe notre sexe, notre ethnie, notre nationalité, notre religion. Nous sommes des êtres rationnels et sociables : nous sommes faits pour vivre en relation avec nos semblables, nés pour vivre en société. Le Stoïcisme est une philosophie de la sociabilité : elle nous invite à agir pour le bien commun, puisque « ce qui n’est pas utile à l’essaim n’est pas utile à l’abeille non plus » (Marc Aurèle, Pensées, 53)
  • Ainsi, nous sommes membres de la même cité : la nature. Et nous sommes donc soumis aux mêmes lois : les lois naturelles et les lois de la raison. Le Stoïcisme a certainement joué un rôle dans l’universalisme de l’empire romain et dans l’esprit de certaines de ses lois. Les Stoïciens croient que tous les êtres humains sont semblables, frères même, de par leur rationalité. Et que nous sommes avant tout des citoyens du monde. Ainsi, pour eux, le Sage peut vivre dans n’importe quelle société humaine puisque toute société humaine est une imitation de la cité rationnelle qu’est l’univers : elle met en place des lois pour que ses concitoyens puissent vivre dans la paix et l’harmonie et elle vise, d’une manière qui lui est propre, le bonheur de ses membres.
  • Les Stoïciens sont cosmopolites : ils se considèrent comme des « citoyens du monde » : leur morale est universelle est est au-delà des frontières : on peut d’ailleurs remarquer que la sagesse stoïcienne ressemble étonnamment aux sagesses qui se sont formées aux quatre coins du monde, des anciennes religions africaines au bouddhisme en Inde et au taoïsme en Chine.
  • Pour les Stoïciens, nous devons tellement être solidaires que nous devons nous considérer comme les membres d’un même corps qu’est la « cité de Zeus » : la nature. Ainsi « nous sommes nés pour coopérer, comme les deux pieds, les deux mains, les deux paupières, les deux rangées de dents, celle d’en haut et celle d’en bas . Se comporter en adversaires les uns des autres est donc contre nature, et c’est
    agir en adversaire que de témoigner de l’animosité et de l’aversion. » (Marc Aurèle, Pensées, Livre 2, I)
  • Le Stoïcisme est donc tout sauf un individualisme dans le sens péjoratif du terme : nous sommes tous concitoyens, animaux sociables nés pour coopérer, pour vivre en communauté en harmonie les uns avec les autres. Cette philosophie diffère d’ailleurs du bouddhisme par le fait qu’elle invite à la vie de famille, aux liens amoureux (à l’époque antique, dans le cadre du mariage « autant qu’on le peut » Manuel d’Epictète) et que l’attachement n’y est pas considéré comme négatif, au contraire. Elle invite aussi à avoir une activité politique (pas forcément en rejoignant un parti politique mais plutôt en ayant un rôle actif dans sa cité, sa communauté, en défendant nos idées, en agissant pour plus de bien commun : « Lorsque tu as peine à t’arracher au sommeil, rappelle-toi qu’il est conforme à ta constitution et à la nature humaine d’accomplir des actions utiles au bien commun, … » Marc Aurèle, Pensées, Livre VIII, 12).
  • Sénèque nous invite à avoir l’attitude inverse de l’épicurien : il se fait des amis pour être aidé en cas de malheur, de souci, de troubles, le Stoïcien viendra, quant à lui, en aide à son ami et là sera son bonheur puisqu’il pourra s’enrichir du plus grand bien : le bien moral, en développant les 4 vertus cardinales : justice, courage, sagesse, tempérance. Ainsi le Stoïcien ne considère pas l’ami comme utile pour être soulagé, mais l’amitié lui permet de faire des actions vertueuses. « Comment t’es-tu jusqu’à ce jour comporté avec les Dieux, avec tes parents, tes frères, ta femme,
    tes enfants, tes maîtres, tes gouverneurs, tes amis, tes familiers, tes serviteurs? T’es-tu envers tous conduit jusqu’à ce jour selon ce principe : « Ne faire de mal à
    personne et n’en point dire. » (Marc Aurèle, Pensées, Livre V, 31)

Théorie et pratique stoïcienne (1) L’univers est un « cosmos » : un ordre rationnel : « Amor fati ».

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  • Les Stoïciens croyaient que dans la nature, le monde, l’univers, il y avait un certain ordre, bien que nous ne pouvons pas le comprendre dans sa totalité : nous pouvons reconnaître cependant l’harmonie présente dans la nature : le système solaire présente un certain ordre, qui n’est pas une création humaine. En effet, l’argument stoïcien est le suivant : si nous voyions une maquette du système solaire, nous dirions que cela est l’oeuvre d’une intelligence, cette maquette ne pourrait avoir été assemblée par le pur fruit du hasard, comment donc le véritable système solaire pourrait être, quant à lui qui est gigantesque, le fruit du pur hasard ?
  • Ils croyaient que tout effet a une cause et que toute cause a un effet et que toute chose est donc le fruit d’un enchaînement logique à l’oeuvre dans la nature. Et surtout, que la nature est un système rationnel, compréhensible donc, par l’intelligence humaine.
  • Si tout est rationnel dans l’univers, que chaque chose a sa raison d’être, cela a des implications éthiques importantes : il convient par conséquent d’aimer les choses telles qu’elles sont, puisqu’elles sont à leur place. « Amor fati » signifie en latin « l’amour du destin ». C’est une formule de Nietzsche reprise par le philosophe français Pierre Hadot, qui a consacré sa vie et son oeuvre à des recherches sur la philosophie antique, qui était pour lui un mode de vie et même un ensemble d’exercices spirituels destinés à former l’âme d’une certaine manière. L’exercice spirituel stoïcien par excellence est d’aimer le Destin, c’est à dire de l’enchaînement des causes qui se produit dans le cosmos, donc plus concrètement, notre situation telle qu’elle est.
  • Les Stoïciens croyaient en effet que notre malheur est causé par nous-mêmes, c’est à dire par nos jugements/croyances/opinions : ils ont remarqué que deux personnes pouvaient vivre exactement la même situation sans pour autant la percevoir de la même façon. C’est le jugement de la personne qui provoque en elle les troubles intérieurs : les passions de l’âme.
  • A l’heure de la mondialisation, de la société de consommation, de la sur-information et de l’essor des télécommunications, à l’heure où l’anxiété, le stress est généralisé, le Stoïcisme peut, comme il l’a été dans l’Antiquité, servir de philosophie refuge où l’homme est livré à lui-même, prend conscience que son bonheur ne dépend pas d’un système politique particulier mais entièrement de lui-même, c’est à dire de ses propres jugements, de sa propre faculté de choix, de son propre esprit. Il s’agit pour cela d’accepter, de vouloir même, les choses en dehors de nous comme elles ont été, comme elles sont et comme elles seront, de les accompagner en suivant le Destin, de s’entraîner à désirer ce qui nous arrive exactement comme cela nous arrive, comme découlant de l’ordre de la nature. Epictète nous dit que nous sommes comme un acteur dans une pièce de théâtre : nous ne choisissons pas notre corps, notre ville natale, la politique de notre pays, notre famille, notre situation socio-économique, par contre nous disposons entièrement de nos jugements, et bien juger, c’est à dire avoir des jugements disposés « selon la nature » permet de réduire nos passions (troubles de l’âme) et donc de vivre en harmonie avec la nature et notre nature humaine. Il convient donc de « bien jouer son rôle », de vouloir ce qui ne dépend pas de nous, et de se battre donc, dans ce qui dépend de nous, pour réussir ce que nous voulons réussir, si le Destin le permet.

Ma rencontre avec le Stoïcisme (2) : Ce qui dépend de moi/Ce qui ne dépend pas de moi

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2) 1 ère lecture du Manuel d’Epictète

Note : Le Manuel d’Epictète est un petit livre de philosophie d’une vingtaine de pages. Il a été rédigé par un disciple d’Epictète, un philosophe grec qui a mené une vie d’esclave et qui a finalement été affranchi et a enseigné la philosophie stoïcienne; C’est un condensé de conseils pour mener une vie libre et sereine peu importe notre situation.

Ce fut lors d’un événement très difficile lors d’un séjour à l’hôpital, que je me procura le Manuel d’Epictète. La première phrase du Manuel : « Parmi les choses qui existent, les unes dépendent de nous, les autres ne dépendent pas de nous. » tomba à pic pour moi. En effet, cette phrase est tellement juste et je la lus à un moment où je me préoccupais de choses qui ne dépendaient pas du tout de moi. Un lourd poids se détacha alors de moi. Les choses qui me préoccupaient prirent moins d’importance dans mon esprit. A vrai dire je me rendis compte qu’elles n’en avaient aucune pour moi. Je pris conscience que je me préoccupais beaucoup de choses qui ne dépendaient pas de moi et que par conséquent, je délaissais les choses qui dépendaient de moi. Mon hospitalisation fut donc l’occasion de revoir mes priorités existentielles. Epictète nous propose de rechercher le bonheur en se focalisant sur ce qui dépend de nous et en désirant ce qui ne dépend pas de nous tel qu’il est. Il s’agit de vouloir les événements non pas comme nous désirons qu’ils soient, mais comme ils arrivent : ainsi, ce qui ne dépend pas de moi (mon accident) est non pas à déplorer (qu’est-ce que cela m’apporterait, au final ?) mais à vouloir tel qu’il est : ainsi Chrysippe dit que « si le pied avait de l’intelligence, il se jetterait lui-même dans la boue » et que si je dois être malade/blessé, si j’en connaissais l’utilité pour le cosmos, en me considérant comme une partie de celui-ci qui doit coopérer pour le bien du Tout, je désirerais la maladie/la blessure puisque ce qui arrive est un bien pour le monde même si je peux avoir l’impression que ce n’en est pas un pour moi, alors que le bien du Stoïcien est à placer dans le bien du Tout comme le répète à de maintes reprises Marc Aurèle en parlant du Tout comme d’une « cité » avec des « lois » dont Socrate disait que nous sommes tels des citoyens, que Sénèque dit dans ses métaphores qu’elle est dirigée par un commandant auquel nous devons allégeance si nous sommes raisonnables, et alors nous sommes des soldats qui avons pour intérêt le bien de l’ensemble et non un bien égoïste. C’est la perspective stoïcienne, que je comprendrais plus en profondeur plus tard après des recherches personnelles et professionnelles.

Revenons-en au Manuel d’Epictète : c’est donc la distinction entre ce qui dépend de moi de ce qui n’en dépend pas qui m’a fait prendre conscience, de par sa simplicité frappante, laconique, qu’une morale pouvait être en fait à la fois cohérente, efficace, permettant aussi plus de sérénité, moins de culpabilisation, sans être une morale athée, et sans pour autant me dépayser, sans pour autant être inapplicable dans nos sociétés contemporaines, au contraire. Le contexte est pour moi le suivant : nous vivons dans une société de consommation où l’argent est roi et où la recherche du plaisir comme sens de la vie est généralisée : il y a, dans notre société, de nombreuses incitations à ce que j’appelle, et Epictète ne serait pas en désaccord, des « asservissements » en vue d’intérêts financiers égoïstes : incitations à la consommation de cigarette, d’alcool, de drogues dans certains milieux, de pornographie, de jeux d’argent, plus subtiles les asservissements « intellectuels » : par la superstition ou votre détresse, certains gourous du web ou d’ailleurs peuvent avoir une certaine emprise sur vous : en politique, en religion, en spiritualité, en développement personnel. En bref l’être humain est fragile est sujet à de nombreuses dépendances et le Manuel d’Epictète est une clé parmi d’autres pour être vraiment un homme libre : se libérer de l’ignorance et donc de l' »esclavage » intellectuel, se libérer des addictions et donc de l' »esclavage » à notre corps : être maître de soi, se libérer de la superstition et donc de l' »esclavage » spirituel, et enfin se libérer des craintes, des chagrins, des désirs excessifs, des « passions » donc : voilà le projet de vie du Stoïcisme auquel j’adhère désormais : la liberté elle-même, celle vis-à-vis des passions intérieures qui sont les instruments de notre servitude extérieure : celui qui est maître de lui, serein, indépendant, autonome, qui ne craint pas la mort, ne désire rien de particulier à part la sagesse, de qui peut-il être l’esclave ?